Chapitres 5 à 8
Chapitre 5. La première erreur La confiance
Je viens d’entendre arriver Paul. Je jette un coup d’œil à mes notes. Je vais voir si notre méthode expérimentale continue à fonctionner. Une fois assis en face de moi mon patient sort une feuille de papier. Je commence :
— La dernière fois vous avez réussi à me raconter le début de vos problèmes sans digressions à partir de votre journal. Quand avez-vous commencé ? Comment pouvez-vous être aussi précis ?
— J’avais commencé le 9 septembre 2011 quand Morgane m’a fait d’énormes mensonges en paraissant convaincue de dire la vérité. J’ai pris peur, je me suis dit que cela pourrait mal tourner avec elle alors j’ai recommencé à faire ce qui m’a permis de supporter 20 ans de harcèlement au travail. Je garde des écrits pour avoir des preuves que ma mémoire ne me trompe pas. Ainsi je freine les ruminations, j’arrive parfois à moins penser aux contrariétés et difficultés. Je range ainsi mes problèmes dans un coin rassuré par la possibilité de revenir dessus si le besoin s’en fait sentir. Pendant mes insomnies j’ai reconstitué certains des événements qui nous avaient mis dans cette situation et je les ai vérifiés dans des documents pour ne m’affirmer à moi-même que des choses vraies étayées par des preuves.
— J’espère que vous n’êtes pas venu me voir pour retrouver le sommeil comme autrefois avec des médicaments, je ne vous en prescrirai pas. C’est plutôt par la parole que vous vous évacuerez vos tensions et en écrivant que vous prendrez du recul. Est-ce que nos séances comme elle se déroule actuellement vous font du bien ?
— Oh oui ! Je mets de l’ordre dans les événements et mes archives. En vous les racontant et les fais un peu passer au second plan. J’ai moins de réminiscence de points que j’ai l’impression d’avoir mal observés.
— Bien continuons ainsi, lisez-moi la suite de votre historique des événements ! Vous en étiez au moment où la maladie d’Alzheimer de votre mère était avérée et que votre sœur ainée devait s’occuper des soins à apporter à votre mère.
— Dans mon historique, il n’y a rien d’écrit au jour le jour avant 2011 mais j’ai reconstitué certaines périodes à partir de documents et de photos . Je n’allais pas souvent voir ma mère, je n’appréciais pas le compagnon. En 2006, J’ai fait des démarches pour obtenir le rapport du médecin expert qui avait examiné notre mère. Ce rapport était indispensable pour mettre notre mère sous habilitation familiale. Je n’ai pas réussi à l’obtenir et pourtant je l’avais payé. Morgane me parlait beaucoup des vols du compagnon et disait qu’elle allait y mettre fin. Elle avait essayé de récupérer un chèque et fait un transfert du compte courant de notre vers son compte épargne. Ces deux faits m’avaient convaincu qu’elle veillait aux finances de notre mères. Dans la liasse de papiers qu’elle m’a remis en 2010 il y avait des images des relevés bancaires de notre mère . Morgane avait des traces de vols importants et ne s’en était pas occupé. Je lui faisais confiance et surtout qu’alors j’étais très occupé par mes problèmes de travail. Je reportais le moment d’agir pour protéger notre mère.
– Repartez dans votre histoire telle que vous l’avez écrite !
— « En février 2008, Cara partiellement sortie de son déni, faisait une demande d'APA pour une aide au maintien à domicile. Elle a aussi parlé des soins mémoire à Morgane qui a fait une demande par téléphone en mars 2008. Elle n’ avait pas utilisé l’ordonnance pour les séances de stimulation cognitive qu’elle gardait depuis 2005. Le 16 mai mes sœurs reçoivent une assistante sociale en présence de notre mère. Elles ne m’en parlent pas. Cara reste avec notre mère et Morgane continue seule avec l’assistante sociale. Ceci explique la réponse du service social à ma demande de 2009 ».
— Docteur, j’interromps ma lecture pour préciser que cette dernière information m’a été communiquée bien après par Cara, quand je lui posais une question précise sur un autre point. La mémoire lui est revenue sur cette information importante dont elle ne m’avait pas pensé à me parler du fait de l’emprise que Morgane exerçait sur elle.
— Revenez à votre texte, le temps passe. Les impacts ultérieurs je les verrai quand vous y arriverez.
— « Le 18 mai 2008 Morgane me téléphone et me demande de m’assoir. Puis elle me dit qu’elle a eu une belle vie, qu’elle a pu voyager, faire de la moto, avoir beaucoup d’amis. Elle m’annonce un cancer très grave, me raconte en détail le processus de diagnostic. Elle me demande de la remplacer auprès de notre mère. A partir de ce jour j’ai fait tout l’administratif et suis allé souvent voir notre mère. Dans le mois suivant Morgane me dit que notre mère ne relève pas son courrier régulièrement et ne répond pas aux documents. Cela elle me l’avait caché. Je soutiens ma sœur dans son combat contre le cancer avec des appels quotidiens. Elle se fait admirer pour sa façon de faire sa gym, de suivre le régime. J’étais très proche de ma sœur et nous parlions de tout. Elle m’a plusieurs fois dit ça je t’en parle mais je ne le dis pas à Lucas. Elle me racontait ses souffrances lors des séances de chimiothérapie. Elle entrait la première et sortait la dernière. Il arrivait que les infirmières la pique mal »
Je regarde Paul dans les yeux Il comprend mon incitation à commenter :
— En relisant ceci je me suis rendu-compte que Morgane m’avait apitoyé pour pouvoir me manipuler. J’avais été naïf. Maintenant je pense qu'elle a veillé à ce que notre mère ne soit pas suivie de près pour dissimuler sa maladie. Il y avait des indices et j'ai appris au fil des événements beaucoup de choses que Cara n'avait jamais cru bon de me révéler comme ce qui suit. Morgane a dit que classer notre mère en Gir2 était dégradant pour elle. Il me semble qu'en réalité, elle se moquait de ce que pensait sa mère, c'est elle qui se sentait dégradée par la maladie de sa mère. Une mère sénile c'était dans son esprit pas bon pour l’image de jolie jeune femme, cultivée intelligente qu’elle voulait donner. Elle m'avait dit avant l'examen que le médecin traitant de notre mère avait utilisé le mot Alzheimer et que c'était inadmissible. Elle m’avait alors montré son refus de la maladie de notre mère et sa mauvaise évaluation de la situation. Je ne voulais pas voir la personnalité de Morgane et pourtant maintenant en comparant nos souvenirs à moi et à Cara et en lisant les nombreux documents des procédures que j'ai perdues, je suis certain que Morgane a toujours été très imbue de sa personne.
— Nous sommes ici pour parler de vous. Est-ce que cela vous a fait bien de remettre à leur place ces événements ?
— Oui c'est un peu comme si je regardais un film quand je raconte ma vision du passé. Je regarde de loin, ressens des émotions, comme du dégoût, des regrets mais je culpabilise moins. Ces tristes faits sont dans un passé sur lequel il est impossible de revenir. Ils sont archivés dans le papier, ils n'ont plus besoin d'encombrer ma mémoire vive.
— Vous progressez bien, la prochaine fois mettez moi un extrait plus grand de vos notes. Nous allons continuer ainsi jusqu'à ce que vous retrouviez un sommeil paisible. Si nous reparlions un peu des relations dans votre famille pendant votre enfance. Vos difficultés relationnelles avec votre sœur et vos comportements doivent probablement y trouver leur source. Vous m’avez déjà raconté un souvenir qui a fortement influencé votre personnalité. D’autres éléments pourraient expliquer les problèmes vous devrez m’en dire plus. Vous m’ avez raconté assez de votre historique pour aujourd’hui. Pouvez-vous venir vendredi prochain à 19h.
– Bien sûr, vous voir est une priorité pour moi, alors je note dans mon agenda à la date du 9 février 2014, docteur Lamotte à 19h. Au revoir docteur.
Il part, je suis assez satisfait de son comportement car il suit mes consignes. Son histoire ressemble à un roman. Je ne sais pas s’il a vraiment vécu tout cela où s’il l’a seulement imaginé à partir d’histoires qu’il avait lues ou entendues. Il est actif dans son processus de soin. Comme ce type de patient n’est pas courant, je peux sacrifier une partie de mes soirées du vendredi. Paul va probablement déborder, les séances seront longues et nombreuses mais intéressantes si je les vis comme une expérience de traitement.
Chapitre 6 Des aveux. L’évolution de la méthode de libération
Paul est arrivé. Ce patient est passionnant mais difficile à suivre quand il digresse. Je ne dois pas me contenter de suivre son histoire, je vais l’interrompre et le pousser à se livrer en le questionnant. Je le fais entrer dans mon bureau et démarre le premier :
— Bonjour Paul, comment allez-vous aujourd’hui ? Avez-vous poursuivi dans la méthode que nous avons définie ?
– Bonjour Docteur, ça va mais je me suis un peu écarté de ce que j’avais prévu.
Paul pose son manteau et sorts des feuilles d’une poche.
— Que m’apportez-vous là ?
— En essayant de continuer dans l’ordre chronologique, je me suis aperçu que je n’avais pas retranscris dans mon journal des événements : des faits éclairants mais je les avais écrits pour m’entraîner. La volonté d’écrire un livre ne m’a jamais quitté depuis 1968. Mais champion de la procrastination j’ai toujours trouvé des prétextes pour différer le moment d’écrire. J’ai des morceaux de texte un peu partout que je glisse dans mon histoire et que je complète.
— Ce serait donc cela ces papiers !
— Oui, avant de lire je dois préciser un point dont je ne sais pas quand il s’est passé. Morgane m’avait appelé pour me demander si je voyais un inconvénient à ce que notre mère refasse sa vie. J’ai alors trouvé cela normal, notre père était mort depuis des années et Morgane rencontrait le retraité qui fréquentait notre mère et pouvait juger comment il se comportait avec elle. J’avais écrit en 2012 dans un essai de reconstitution de la vie de notre mère :
— « Raoul a rencontré notre mère dans le bar où elle avait l’habitude de prendre un café. Il avait l'énorme avantage de venir de la même région qu’elle. Il lui a proposé de l’emmener dans sa région natale quand il allait voir son frère qui habite à 50 km de Saint-Valery-sur-Somme. Il s’est présenté comme un bon bricoleur, capable de résoudre la plupart des problèmes domestiques. Il a proposé aussi de la véhiculer, elle qui ne conduisait pas. Morgane qui voyait souvent sa mère ou du moins le racontait, n'a pas remarqué le manège de cet homme qui petit à petit a réussi à s’imposer dans la vie de notre mère. Il racontait qu'il passait beaucoup de son temps à dépanner des personnes âgées qu’il avait été employé à la commune comme plombier. Il prétendait être en relation étroite avec le maire, avoir été celui qui avait préconisé les systèmes de chauffage des bâtiments communaux. Morgane avait bien remarqué que cet homme prétendait savoir tout sur tout mais cela ne la choquait pas car elle-même avait une opinion tranchée dans tous les domaines. Raoul prétendait posséder une maison avec un jardin dont notre mère pourrait s'occuper. Il avait compris qu’elle avait la nostalgie de son jardin dont elle s'était séparée quelques années auparavant. Quand il a proposé qu'ils vivent ensemble, il a convaincu notre mère que ce serait plus pratique si c'était lui qui emménageait chez elle car il avait des locataires dans sa maison. Cara, Stéphane et moi, nous avons dit à Morgane que si ça fait plaisir à notre mère nous n'y voyons pas d'inconvénients. Morgane qui avait pourtant entendu beaucoup de choses sur la maison de Raoul et qui était même allée la voir, n’a pas trouvé étrange que disposant d'un appartement dans une maison avec jardin, il préfère venir vivre en HLM. Elle ne m’avait pas non plus parlé de la maison avant l'installation de Raoul chez notre mère. Morgane s'est rendu compte que Raoul volait notre mère, il avait fait un chèque à son nom en imitant maladroitement la signature. Elle a essayé de le récupérer mais en s'y prenant trop tardivement. Elle a essayé de protéger les comptes de sa mère en faisant un transfert de 1000 € entre le compte courant et le livret A de sa mère car elle avait une procuration. Plus tard elle constatera d’autres vols dont 2400 € soutirés en 2 semaines, mais ne fera rien de plus. En revanche, elle me racontera en détail les histoires rocambolesques de Raoul pour soutirer de l'argent à notre mère. Il devait faire réparer sa voiture pour pouvoir l'emmener dans la région chère à son cœur. Il devait aider son fils en difficulté en Australie. Il devait avancer de l'argent au notaire après le décès de sa sœur. Il devait faire le plein de fioul pour chauffer ses locataires. Sa femme n’était pas la mère de ses enfants. Morgane est allée voler le courrier de Raoul dans sa boîte aux lettres. Elle a pu montrer à sa sœur Cara la maison et lui faire croire qu'elle protégeait sa mère. Elle a même emmené sa mère et son compagnon en vacances dans son studio du Rivage libéré au bord de l’Atlantique. Elle le trouvait sale mais pour se rendre admirable elle était prête à devoir tout renettoyer après leur passage alors qu’elle était plutôt exigeante sur le ménage. »
— Qu’avez-vous ressenti en relisant ce texte ?
— De la colère après moi, d’un optimisme béat, je n’avais pas cherché à savoir. Je m’étais rassuré en me disant que Raoul avait au moins le mérite de pousser notre mère à préparer des repas. Je n’ai que très peu vu Raoul. Il était absent en dehors du déjeuner qui devait être servi à midi pile à cause de son diabète. A cette période-là j’allais rarement voir ma mère. Je la croyais bien entourée. Je n’ai jamais su quand il a commencé à fréquenter notre mère. En cherchant des documents pour les procédures judiciaires j’ai trouvé des traces de paiement par carte bleu qui prouvent que ma mère a voyagé avec Raoul dès 2001. Jusqu’en 2008 Morgane abusait de ma confiance en prétendant protéger sa mère. Elle n’a demandé une procuration pour surveiller les dépenses qu’en 2004.
— Stop vous repartez dans les détails et le temps passe, vous finirez de me parler de cet homme une autre fois.
— D’accord je vais faire du ménage dans mes souvenirs comme je le fais pour mon ordinateur. Les anciens fichiers je les grave sur des CD et les efface de la mémoire de l’ordinateur. Il est rarissime que je recherche un vieux document mais cela me rassure de savoir que je peux toujours les retrouver. Ces mauvais souvenirs une fois mis sur le papier deviennent beaucoup moins virulents. Les stupidités de Raoul recommencent à me faire rire alors que l’année dernière elles me faisaient mal pendant que je les racontais.
— Continuez à vous débarrasser de tout cela, vous n’aurez moins envie d’en parler. Nous n’avons plus le temps de continuer à analyser votre famille. Maintenant je note notre prochain rendez-vous. Vous me régler comment aujourd’hui ? carte ou espèces ? Mon terminal fonctionne maintenant.
— Espèces, voilà. Au revoir docteur.
Je suis content de voir ce patient. Il patauge, tâtonne mais essaye de progresser. Il supporte plutôt bien des situations difficiles. J'apprécie sa volonté de s'améliorer. Je commence :
— La dernière fois je vous ai laissé lire un long texte. Aujourd’hui nous travaillerons sur vous.
— Justement Docteur je suis tombé sur un ancien texte dont j'ai pensé qu'il vous intéresserait. Voici comment je me décrivais alors que j'essayais d'écrire un livre il y a cinq ou six ans. J’ai souvent ce type de hasard ce qui me fait me considérer comme chanceux.
— Lisez le ce hasard heureux mais ensuite vous me parlerez de votre famille.
Mon patient allonge les jambes tousse légèrement et se met à lire.
— « Je m’appelle Paul, je suis un handicapé de la vie. J’ai essayé beaucoup de techniques pour progresser, corriger mes faiblesses, mieux diffuser du bonheur et vivre des moments heureux. Je ne mets pas en œuvre ces techniques, ou du moins je ne le fais que partiellement car j’ai une fâcheuse tendance à la dispersion. Je me considère comme un champion de la procrastination dispersive. C'est-à-dire que quand je suis seul je remets à plus tard les choses importantes que je devrais faire ou que je suis en train de traiter pour m'occuper de choses secondaires. Il suffit que mes yeux se posent sur un objet qui a besoin d'être réparé où qui m’intrigue pour que je perde le fil de mes pensées. Ainsi alors que je suis en train d'écrire ce texte très important car il pourrait m'apporter une paix de l'esprit, mes yeux se sont posés sur un petit camion cassé, je me suis arrêté et je l’ai recollé. En compagnie, lors d'une discussion le moindre petit élément me fait partir dans une digression alimentée par mes souvenirs car ma grande curiosité m’a fait accumuler un très grand nombre de connaissances. J’ai alors une anecdote qui va dans le sens de l'approbation de ce qui vient d’être dit. Cette attitude ne plaît pas à tous ou plutôt elle plaît rarement. J’ai ainsi développé la réputation d'être un grand bavard. Il est même arrivé que des personnes m’évitent, d’autres me faisaient signe d’arrêter de parler. Un moindre mal est que j'ai toujours en tête le sujet initial en arrière-plan et que je sais y revenir. Hélas beaucoup de mes interlocuteurs se lassent avant. Quand une personne en face de moi comprend que mon intervention est une approbation de ses propos et que je la fais pour la pousser à aller plus loin, à développer, il s'établit alors un dialogue pingpong extrêmement riche. Ce que je viens d'écrire me fait comprendre que ce travers explique une partie de mes difficultés relationnelles. Dans le monde du travail, je me suis presque toujours interrompu pour aider un collègue, répondre à une sollicitation sur un sujet mineur. Évidemment le travail délaissé devait quand même être fait donc je restais tard le soir même parfois je le faisais le week-end. Je me rappelle que alors que je devais faire le lundi une présentation importante à l'ensemble des dirigeants du groupe pour lequel je travaillais, j'avais passé ma semaine à aider des collègues. J'ai dû employer mon samedi et mon dimanche à préparer cette présentation. Cette anecdote ouvre la porte à une foule de pensées. Je vais en énumérer quelques-unes mais sans ouvrir les portes que chacune d’entre elles ouvre. Puis je reviendrais au sujet initialement prévu. Je ne sais pas dire non. Je travaille mieux sous pression. Quand pressé par l'urgence, j'arrive à me concentrer je néglige tout mon environnement. Ma famille n’a pas dû apprécier ce week-end-là. Je peux parfois travailler très vite, j'avais préparé une présentation de plus de 100 pages au cours de ces deux jours.
Je souhaitais faire une courte présentation de ma personnalité pour rendre mon récit plus clair. Au lieu des plus de 500 mots ci-dessus j'aurais pu simplement écrire je suis un handicapé de la vie parce que je suis un haut potentiel intellectuel, avec tous les défauts décrits par les psychologues à propos de ce type de personnalité. Je maîtrise mal les émotions. Je vois du compliqué dans les choses simples. Mes raisonnements sont difficilement compréhensibles car trop originaux. Je suis plein de contradictions, dur au travail et fainéant, confiant dans mes capacités et doutant, courageux voir téméraire pour affronter des puissants, lâche en cas de risque de blesser l’interlocuteur ».
—Votre deuxième paragraphe aurait pu suffire. Dans le premier vous donnez pléthore de détails. La plupart des gens considère comme des justifications ce que vous pensez être des explications. Vous abordez assez lucidement beaucoup de points sur lesquels vous aurez à travailler. Pensez-vous que vous soyez très différent aujourd'hui ?
— Pas vraiment, tous mes déboires m'ont fait souffrir mais pas au point de me transformer. Je suis peut-être un peu plus attentif. J'essaye de prendre plus de recul. Je regarde plus l'impact des événements sur ma personne. Bref je pense plus à moi. Je finirai par m'occuper de moi en priorité au lieu de me faire passer après tout le monde. Je vais revenir à mon projet initial : me débarrasser de toutes ces bêtises qui ne méritent pas d'encombrer ma mémoire.
— Bon courage pour ce ménage qui vous aidera, de mon côté je réfléchis à d'autres moyens pour vous faire sentir mieux. En attendant notre prochaine séance continuer à réorganiser vos écrits. Parlez-moi maintenant de votre famille !
— Docteur je préférerais d’abord finir avec Raoul pour ne plus penser à lui.
— D’accord mais vous rédigerez les relations dans votre famille pour la prochaine fois. Cela vous forcera à bien réfléchir. Quand vous lisez vous vous dispersez moins, je vous écoute. Paul déplie une autre page et reprend sa lecture.
— «En août 2009 notre mère était à l’hôpital après une chute. Raoul était aussi hospitalisé car son cancer avait atteint un stade inquiétant. J’ai demandé ses frères de venir. Autour d'un café dans l’appartement de ma mère, son frère qui vit dans le Jura a été loquace. Raoul était un artisan plombier, pas très courageux ni très organisé. Ses affaires tournaient mal et il était obligé de faire appel à la générosité de son beau-père pour faire vivre sa femme et ses 2 enfants. Les fournisseurs, non payés, devenaient très pressants, les clients menaçants et le beau-père s’est fatigué de faire vivre la famille de sa fille. Raoul s’est enfui et s’est réfugié en Ardèche très loin de sa Picardie natale. Il n’a pas informé son frère du Jura qui avait eu la très désagréable surprise de voir arriver les gendarmes sur son lieu de travail car Raoul était recherché pour ses dettes. Peu après son arrivée, il est allé dans une église rencontrer un prêtre, il a très bien su plaider sa cause le prêtre a trouvé parmi ces paroissiens une famille généreuse pour l'accueillir. Ensuite les services sociaux l'ont aidé à trouver du travail. Il a été embauché par la commune. Son frère était intrigué par le fait qu’il ne le reçoive jamais chez lui. Il lui donnait rendez-vous dans un parc ou un bar lors de ses visites qu’il s’arrangeait toujours pour qu’elles soient courtes. J’ai appris d’autres choses par des personnes qui l’ont connu avant qu’il ne s’installe chez notre mère. Il déménageait lorsque les personnes qui l’hébergeaient commençaient à se lasser de ce squatteur. Car il ne se gênait pas allant même jusqu’à se faire prêter leurs véhicules. Jovial, toujours prêt à boire un coup, il s'est fait de bons copains parmi le personnel communal. Un de ses collègue a fait appel à lui pour réparer un lavabo cassé chez une locataire de sa mère. Elle s’était assise sur le lavabo avec son compagnon pour essayer une position qui ne figure pas dans le Kamasutra. La veille dame a demandé à son fils s’il connaissait un plombier. C’est comme cela que Raoul a mis les pieds dans cette maison de trois étages assez vétustes dont la propriétaire occupait le premier, le rez-de-chaussée était loué et le deuxième pratiquement à l’abandon. Raoul s’est présenté comme un bon bricoleur capable de réparer beaucoup de choses dans la maison voire de la faire ressembler à un château. Il a proposé de s’installer au deuxième étage pour être sur place vu l’ampleur des travaux. La veille dame a accepté. Ses prestations ont été très limitées, il a seulement changé les serrures de l’appartement du deuxième étage et a installé une boîte aux lettres à son nom devant la maison. Le fils manipulé par Raoul a laissé faire. C’est avec la promesse de l’utilisation d’un jardin dont il prétendait être le propriétaire qu’il a renforcé sa position auprès notre mère qui regrettait de ne plus pouvoir cultiver des fleurs. La maison donne directement sur le trottoir et son arrière est une cour bétonnée ».
— Pour rester dans la chronologie, je vous parlerai plus tard de ce que j’ai vu moi-même.
— Vous êtes resté sur le sujet sans partir dans d’autres domaines. C’est bien. Qu’est-ce que cela vous apporte ?
— Même s’il reste des détails, Raoul n’a plus d’importance pour moi.
— L’écrit vous apporte une libération. Vous en voulez toujours à Raoul ?
— Non c’est un pauvre homme, pauvre au sens limité intellectuellement. Narcissique, il n’était pas au niveau où il aurait aimé être alors il s’est inventé une vie plus facile à supporter. Il croyait à ce qu’il racontait, il était donc convainquant. Je ne suis pas certain que cela le rendait heureux. Tricher tout le temps ne doit apporter que de maigres satisfactions.
— Il est l’heure de terminer. Vu le bien que cela vous fait je pense qu’il vaut mieux que je vous laisse d’abord tout déballer avant de rentrer dans les origines de vos troubles à vous et votre sœur. Tous les hauts potentiels ne sont pas comme vous, méditez aussi là-dessus !
Paul me remercie, prends mon carton avec l’heure du rendez-vous de la semaine suivante et part.
La porte et le rideau insonorisant à peine franchis par Paul je l’accueille :
— Bonjour, comment allez-vous aujourd'hui ?
— Pas très bien, docteur. J’ai bien dormi cette nuit mais cela n’a pas été le cas pour toutes les nuits, ces derniers temps.
— Je vois. Avez-vous des soucis nouveaux qui vous trottent dans la tête ?
— Oui, j’ai d’abord repensé à l’ensemble de mes problèmes récents. Puis il y a eu du nouveau, un incident dont je ne vous ai pas parlé qui vient d'avoir une suite. La gendarmerie m’avait laissé une convocation il y a trois mois. Je devais téléphoner pour prendre un rendez-vous. Je n’étais pas libre pour la seule disponibilité de l'enquêteur. Je le lui ai annoncé. Il m’a répondu que je serais appelé lorsque le dossier serait traité. J'ai seulement appris qu’il s’agissait d’un différend avec une de mes sœurs. J’ai pensé à Morgane et j’ai fouillé dans ma mémoire. Le plus vraisemblable était qu’un membre du personnel de l’Ehpad m’ait, quinze jours auparavant , entendu répondre aux questions de notre mère par la vérité et ait rapporté mes propos à Morgane car j'avais cité son nom. Je croyais qu'elle me poursuivait pour diffamation, elle m’en avait déjà menacé à tort un jour où elle avait mal compris et s'était vexée à cause de sa susceptibilité que je trouve maintenant pathologique.
— Cela a pu perturber le sommeil, vos astuces ne vous ont pas aidé alors ? Et la nuit passée ?
— Si un peu cette nuit. J’avais éprouvé un certain soulagement, en me disant qu’une audience allait mettre fin à tout ce bazar. Puis la télévision m’a appris qu’il y avait 2 700 000 plaintes en attente. Vu les bêtises écrites dans les procédures par l’avocate de Morgane, j’étais sûr que cette plainte, probablement incohérente, était tout en bas de la pile. Je suis resté déçu pendant des mois, plus de perspective de fin, des très mauvaises nuits avec des ruminations que je m’efforçais de transformer en recherche de solutions. J’en ai choisi une, assez logique, le premier délit de Morgane serait prescrit l’année prochaine, il faut qu’il soit connu de la justice avant. En déposant une main-courante contre ma sœur, je laisserais une trace des événements. J’ai donc préparé un texte avec tout ce que je pouvais reprocher à Morgane. Je vous le lit :
« Je reproche à ma sœur Mme Moreau Morgane domiciliée 25 rue Monge à Privas d’avoir :
De 1991 à 2008 pratiqué l’abus de confiance à mon encontre.
De 2005 à 2008 empêché les soins indispensables à notre mère.
De mars à octobre 2011 manipulé Mme Miellet pour lui faire accepter des dérogations à leur procédure.
De toujours jusqu’à 2012 tout fait pour se montrer admirable aux yeux ma sœur, Mme Martin, ce qui lui a permis à partir de 2009 de la manipuler pour qu’elle l’aide à me harceler et fasse à sa place les formalités. Mme Moreau m’a même dit un jour : « Cara je lui fais faire ce que je veux ».
Simulé un grand désespoir pour détourner mon attention de ses actions et fait entendre à Mme Martin des propos de M Moreau : « je vais donner un couteau à ton frère pour qu’il tue ta mère puisqu’il trouve que l’Ehpad ne la tue pas assez vite ». Ainsi le couple Moreau m’a empêché de réagir.
Pas respecté le jugement de mise sous tutelle de notre mère en la changeant d’Ehpad sans mon accord en octobre 2011 en mettant devant le fait accompli à chaque étape de la procédure d’admission.
Fait une demande de d’ASH sans mon accord tout en se vantant d’avoir obtenu des financements du département pour la mère de son mari avec des fausses déclarations y compris pour ne rien rembourser au département lors de la succession à plus 400 000 €.
Diffamé ma personne auprès du personnel lors des 39 visites à notre mère en moins d’un mois et demi où ils se mettaient bien en vue pour montrer combien ils sont admirables. Je passais pour un mauvais fils puisque je venais peu conformément à notre accord de ne pas aller en même temps voir notre mère afin qu’elle ait plus de visites.
Obtenu un faux témoignage du personnel de l’Ehpad pour l’audience déclenché par ma demande de conseil face au nom respect d’un jugement.
Manipulé la direction de l’Ehpad, le médecin de l’Ehpad, le médecin de notre mère et la tutrice pour qu’ils prennent parti pour elle.
D’avoir demandé un deuxième faux témoignage à la tutrice pour l’audience à la cour d’appel, témoignage lu rapidement par le président et qui m’a été communiqué après le jugement.
Fait enfreindre le contradictoire par son avocat.
Fait perdre ma position de personne de confiance de ma mère sans que je sache avant l’audience ce qui m’était reproché. Le reproche de Mme Moreau était mensonger et elle le savait puisqu’elle était avec moi quand j’ai appris que je ne verrais pas l’anesthésiste qu’elle m’accusait d’avoir mal informé.
Fait supporter à sa famille des charges dues à sa seule volonté pas loin de15 000 €.
Menti au tribunal en fournissant un document de 2005 pour justifier un montage fiscal de 2002 qui leur avait permis de se vanter d’avoir profité d’avantages réservés aux bas revenus.
Aujourd’hui notre mère souffre à cause des manœuvres de ma sœur Mme Moreau. Sa vie a été mise en danger deux fois, la hernie à l’extérieur du corps de notre mère le montre et il y a une analyse qui prouve sa dénutrition en plus de mes photos du tensiomètre et du pèse personne.
Mme Moreau continue à commettre des actions puériles qui nuisent et notre mère et a déposé une plainte contre moi probablement parce que j’ai dit la vérité ».
Mon patient replie ses papiers et se redresse. Il a l’air satisfait de lui-même. Il enchaine :
— A l’accueil de la gendarmerie on m’a demandé ce que je voulais. J’ai dit que je souhaitais déposer une main-courante. J’ai répondu oui quand on m’a demandé s’il y avait un délit. J’ai donc été introduit dans un bureau, j’ai lu mon texte. Le gendarme m’a expliqué qu’une main-courante n’apporterait rien mais que mon texte serait transmis à l’officier qui s’occupe de la plainte à mon encontre.
J’ai reçu un appel de la gendarmerie peu de temps après, j’ai accepté le jour et l’heure, pas question de louper cette deuxième occasion de savoir. J’avais un délai et le motif de la plainte : le harcèlement. Alors je me suis mis au travail, j’ai planifié mes journées avec ma fiche journalière et préparé 5 dossiers, voulant être capable de fournir des preuves dans différents domaines.
— Je suppose que votre meilleure nuit provient de votre convocation d’hier car c’est bien hier que vous avez été interrogé ?
— C’est vrai hier j’ai été auditionné à la Gendarmerie. Le chef m’a fait pénétrer dans son bureau puis m’a expliqué le déroulement de la procédure, empreintes, photos, mes droits et avocat. Je demande au début la durée prévue de la procédure : 2 heures. Chouette ! j’aurai le temps de détailler. Après un changement de bureau, j’atteste qu’on m’a mes lu mes droits et que je ne demande pas d’avocat. Puis on passe à l’audition, ce sont des questions courtes et claires auxquelles il faut faire une réponse concise car les réponses sont résumées avec mon accord. Zut je m'étais trompé ; il ne faut pas de détails. Bien que cet exercice ne me soit pas naturel, j'ai assez bien répondu. A la question avez-vous envoyé des mails à Mme Moreau j'ai répondu : « oui j'ai envoyé 29 mails en 5 ans dont 4 le même mois qui étaient pour protéger ma sœur, je pensais alors à l'article 40, j'avais peur qu'elle et son mari soient dénoncés au procureur. J'ai oublié de dire que les 3 premiers courriels du mois étaient des demandes de médiation sans réponse. Une insistance pour obtenir une réponse est-elle vraiment un harcèlement ? J'ai pensé à mentionner les 200 traces sur mon téléphone liées à son numéro et à ceux de notre sœur Cara qui, manipulée, l'a aidée à me harceler pour me faire remettre le dossier que j'avais fait pour faire entrer notre mère en Ehpad. Comme le jugement de la mise sous tutelle était obligatoire dans le dossier. L'inscription de notre mère ne serait pas possible sans ma signature. J'avais donc cédé. Grosse erreur, la responsable de l'enregistrement des dossiers n'a pas lu ou bien manipulée par Mme Moreau a accepté le dossier.
— Stop vous repartez en digression revenez à l'audition. Comment a-t-elle fini ?
— bien, je ne me suis pas senti frustré de ne pas avoir pu entrer dans les détails car il est bien inscrit que je remets 5 dossiers. J'aurai dû ajouter "pour être joints à la procédure". Logiquement ils le seront mais ils ne seront peut-être pas lus. Mon innocence et les délits de Morgane sont argumentés avec de très nombreuses preuves. Il y a une grosse inconnue, de combien temps disposera le procureur pour lire ? Il est aussi enregistré que je ne porte pas plainte mais que je m'en réserve le droit. J'aurais dû demander si cela prolonge le délai de prescription.
— revenons au vrai sujet ! Je dois vous soigner vous, pas votre sœur et pas non plus la justice. Comment vous sentez-vous après cette audition qui vous a probablement éclaircis les idées ?
— Je l'ai dit au gendarme que cela m'a fait du bien. Pour notre prochain rendez-vous, j’essayerai d'éviter de gaffer. Avec ma tournure d'esprit originale, je me suis provoqué beaucoup d'ennuis. A mon âge il est temps d'apprendre à bien gérer mes relations.
— Continuez à vous vider la tête avec vos écrits. Cela vous doit vous aider assez pour que notre prochaine rencontre n'ait lieu que dans quinze jours.
— J'ai conscience que ces écrits je ne devrais les faire que pour me soigner mais j'aime partager mon expérience pour éviter à d'autres de commettre les mêmes erreurs que moi. J’ai envie de faire de cette longue histoire un livre. J'ai beaucoup appris par les livres.
— Je déroge à mes habitudes en faisant une exception pour vous, je vous ai accordé plus de temps mais nous devons terminer.
Paul s'en va. Je l'ai motivé à écrire. Il va se soigner en partie ainsi et surtout nos séances ne seront plus polluées par des flots détails et seront plus ciblées sur ses réactions, sa façon de prendre les choses. Il est toujours dépressif d'où son besoin de parler. Il incommodera moins ses interlocuteurs car il aura déposé ses souvenirs encombrants sur le papier et me les aura racontés. Il sera alors plus présent aux autres en parlant moins et en écoutant mieux. Il sera moins obsédé par les problèmes dus à sa sœur.
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