chapitres 1 à 4
Chapitre 1. Le retour du patient bavard
Je raccompagne Madame Durand jusqu’aux escaliers. J'ai entendu mon patient suivant arriver, il y a une dizaine de minutes. Je reviens à mon bureau et essaye de me souvenir de ce patient que je recevais il y a 20 ans. Rien ne me vient et je n’arrive pas à mettre un visage sur son prénom Paul. J’ouvre la porte insonorisée qui sépare mon cabinet de la salle d’attente et lui désigne la chaise devant mon bureau. Il s’assoit :
— Bonjour docteur,
— Bonjour, comment puis-je vous aider ? Quand vous avez pris le rendez-vous, vous avez dit que vous m'aviez déjà consulté, vous pouvez me rappeler les circonstances ? Est-ce pour le même problème ?
— Non c’est différent bien que cela se manifeste par un trouble du sommeil aussi. Il y a 20 ans je n'arrivais pas à m'endormir quand j’étais couché dans mon lit, Maintenant je me réveille très tôt et je ne parviens pas à me rendormir.
— Soyez un peu plus précis vous vous réveillez à quelle heure ?
— le plus souvent à 3 heures du matin, parfois c’est 1 heure et de temps en temps je fais une nuit blanche. Je n’ai pas trop de mal à trouver le premier sommeil mais ma prostate me réveille dans la nuit et lorsque j’essaie de me rendormir les problèmes initiés par ma sœur Morgane surgissent. J’aimerais retrouver le sommeil, que vous m’aidiez comme vous l’aviez fait en 1993.
— Vous devez m’en dire plus sur ces deux situations dont les différences mettent probablement des nuances sur un trouble dépressif. Je veux bien comprendre.
— Mon problème d’autrefois était professionnel, j’étais harcelé et discriminé depuis 1974. En 1991 l’infirmière de l’usine m’avait ouvert les yeux sur ce que j’acceptais à tort et qui m’avait conduit à trois reprises à préparer mon suicide. Ensuite notre statut commun de souffre-douleurs du dirigeant nous a rapprochés. Nous nous croisions parfois dans le couloir de l’étage où était situé le bureau du directeur. L’un venant d’encaisser des reproches ou des menaces l’autre se préparant à les supporter. Nous nous sommes vus suffisamment souvent pour supporter les mauvais coups du dirigeant. Pour elle, c’étaient des remarques désagréables et le non-paiement des heures supplémentaires. Pour moi c’était la mise au placard, la suppression de la formation, de l’accès au serveur, des reproches injustifiés, le pire ayant été : « Vous n’avez pas d’amour propre avec tout ce que je vous ai fait, vous auriez dû démissionner ». Je lui avais alors répondu : « Mon amour propre, me sert à résister à vos brimades ».
— Qu’est-ce qui vous a décidé à venir me consulter à ce moment-là ?
— C’est l’infirmière qui me l’a conseillé. Elle essayait d’apporter une aide psychologique à plusieurs salariés. Comme c’est avec moi qu’elle passait le plus de temps, beaucoup dans le personnel pensaient que nous étions amants, en réalité nous éprouvions une amitié profonde parfois un peu ambigüe, sans aucun geste ou parole d’amoureux. Ma situation devenant de plus en plus difficile, elle s’est rendu compte que me soutenir devenait épuisant pour elle, elle a souhaité alors mettre fin à notre relation d’entraide psychologique.
— Je vois, la perte de votre soutient vous a abattu. Comment a réagi votre épouse ?
— Comme depuis le début, elle considérait que l’usine n’avait pas à interférer avec la maison, elle ne m’a pas soutenu. Bien des années auparavant elle avait mis fin à mes plaintes sur mes relations avec certains de mes collègues et disant : « Si ça va mal avec eux cela doit être ta faute ».
— Vos troubles du sommeil devaient la déranger, qu’en disait-elle ?
— Rien de particulier, elle considérait que c’était à vous de me soigner et qu’elle n’avait pas à tenir compte de mes mauvaises nuits. Nous allions parfois au cinéma. Le fait, que je m’endorme pendant le film, la faisais rire. Elle aimait le raconter à tous. Avant mes troubles je ne devais pas lire le soir dans notre lit, elle me demandait d’éteindre. A partir du moment où j’avais besoin de dormir tôt, elle s’est mise à lire le soir sans se préoccuper de la gêne que me causait la lumière. Mais je n’ai rien dit.
— Vous ne m’aviez pas parlé de tout ça. Vous aviez matière à dépression.
— Je vous avais surtout exposé mes problèmes professionnels. Vous avez trouvé que j’avais assez de problèmes pour que vous me fassiez passer un test afin de voir si je rentrais dans le cadre d’un essai de traitement. J’étais à la limite mais cette expérience m’intéressait. Vous m’avez alors pris un rendez-vous chez un cardiologue et une infirmière. J’ai trouvé amusant d’avoir un rendez-vous immédiat, le soir même pour l’examen et le lendemain matin pour la prise de sang à fin d’analyse. Je croyais alors que c’était le poids du laboratoire pharmaceutique. Maintenant je pense que vous preniez des précautions parce que le traitement pouvait avoir des effets secondaires.
— Je vous avait inclus dans la procédure de test d’une nouvelle version d’un inhibiteur du recaptage de la sérotonine. Mes précautions étaient justifiées. Vous vous y êtes retrouvé aussi puisque vous n’avez pas eu à vous occuper des médicaments et vous avez bénéficié d’un suivi. Vous avez mieux dormi et vous n’avez eu aucun effet indésirable autant que je me souvienne.
Maintenant je le remets complètement, son flot de paroles avec une multitude de détails et sa grande tendance à la dispersion prolongeaient nos séances. Il reste néanmoins intéressant et je laisse la séance se poursuivre au-delà de l’heure. Nous n’avons pas encore abordé son problème actuel, il a peut-être du mal à en parler. Après tout ce n’est pas trop grave pour une première séance. Nous fixons un rendez-vous la semaine suivante, même heure, même jour.
Chapitre 2. Le patient ne se livre pas sur son problème actuel
Aujourd’hui, c’est couvert, il fait sombre, j’allume ma lampe de bureau et fait entrer mon patient Paul. Il s’assoit et je remarque qu’il a l’air plus reposé je l’invite à commencer :
— Depuis la semaine dernière j’ai réfléchi à notre séance, je regrette de m’être dispersé dans des tas de détails du passé, je n’ai pas pu m’en empêcher.
— Avant que vous ne me racontiez comment se sont fini vos problèmes de 1993 et de 1994, je vous demande de passer quelques minutes à réfléchir à ce qui vous fait le plus souffrir et de me le révéler en une seule phrase. Respirez profondément et prenez le temps !
— D’accord docteur.
Mon patient a l’air d’avoir compris, car il a approuvé immédiatement. Puis Il réfléchit 3 ou 4 minutes et se lance :
— Je crois que je ne supporte pas les incohérences.
— Voilà un bon thème à développer
— J’ai toujours attaché de l’importance à la logique et à la déduction ce qui faisait de moi un bon élève en mathématiques. Quand mon travail m’a conduit à me plonger dans les théories du magnétisme, j’ai appris que, pour ne pas gaspiller d’énergie magnétique, il fallait respecter des proportions entre les dimensions des aimants en particulier le rapport entre la surface et l’épaisseur. Hors dans les plans des circuits magnétiques ce rapport allait de 0.07 à 4. Ma conclusion a été qu’il y avait un énorme gaspillage d’un matériau coûteux. Mon travail a tellement fait chuter la consommation d’aimants que les stocks ont rapidement représenté une année de consommation. En effet le service approvisionnement travaillait avec des commandes programmes jamais révisées. Ils achetaient beaucoup plus que les nouveaux besoins même si le chiffre d’affaires avait augmenté car les produits étaient devenus plus performants. Plus d'un ans après les relations avec les deux fournisseurs d'aimants s'étaient tellement détériorées que cela a attiré l'attention sur l'activité magnétisme. Chacun des deux fournisseurs pensait que nous passions nos commandes à leurs concurrents. Le responsable de production a alors remarqué le bon bénéfice et s'en ai attribué le mérite. j'ai laissé dire et n'ai pas démenti en exposant les vrais raisons. Les produits se vendaient mieux car plus performants. Il revenaient moins chers puisque comportant moins d'un produit coûteux.
— Stop vous repartez dans trop de détails qui n’ont rien voir avec le présent, vous vous dispersez, j’ai l’impression que vos pensées sont reparties dans vos anciennes souffrances. Vous vous présentez comme quelqu’un qui a vu le problème et l’a bien résolu. Vous ne seriez pas en train de restaurer votre estime de soi ?
— Pas seulement mais il est vrai que j'ai plus tendance à me déprécier maintenant.
Mon patient se tait un instant. Il reprend :
— Peut-être que je voulais simplement vous prouver que la résolution des incohérences a apporté un grand bénéfice. Bien plus tard un chercheur m’a dit que c’est la correction des incohérences qui est à l'origine les plus grands progrès. Je dois avouer que ces souvenirs m'aident à retrouver mon estime de soi, que toutes mes erreurs faites au cours de ces événements malheureux ont fortement affaiblie.
— Je vous crois, vous n’avez pas besoin de me fournir des éléments de preuves. Vous me donnez l’impression que vous doutez de vous. De plus vous êtes difficile à suivre. Essayez d’être plus concis. N’oubliez pas que vos interlocuteurs ne connaissent que rarement le sujet dont vous parlez. Je vous propose un moyen de contrôler votre flot de pensées qui vient parasiter vos paroles en vous faisant partir dans des digressions. Apparemment vous êtes toujours perturbé par vos anciens problèmes avec votre dirigeant. Prenez le temps de résumer dans votre tête la fin de votre problème professionnel. Puis vous me l’exposerez en 2 minutes. Ainsi vous le déposerez à l’arrière-plan , il perturbera moins vos pensées.
Nous restons silencieux, Paul contrôle sa respiration, son corps a l’air détendu mais ça doit s’agiter dans sa tête. Il me fait un signe de tête pour me montrer qu’il est prêt. J’approuve :
— Allez-y , vous avez moins de deux minutes.
— Après mon retour en 1994 à ma vie d’ingénieur, père de famille, je me suis attaché à ne voir que le positif. Heureusement j’ai eu des succès en dehors du site. Bref j’ai supporté ce que je peux qualifier aujourd’hui d’insupportable. En 2003 soumis au même régime que moi, un de mes collègues s’est suicidé. J’ai défendu la veuve et poursuivi l’entreprise pour harcèlement et discrimination. Le siège de la société a indemnisé la veuve et m’a proposé une rupture conventionnelle avec indemnisation majorée. J’avais fait examiner mon dossier par un expert judiciaire qui avait conclu que les délits étaient avérés. Je me suis donc retrouvé chômeur en attente de la retraite.
— Très bien, moins de deux minutes bravo. Je n’ai plus le temps de vous parler de ce que vous laissez apparaitre de votre personnalité complexe. Ce soir j’ai accepté de prendre un patient en urgence. Je vous fixe votre rendez-vous de la semaine prochaine.
Cette séance raccourcie compense un peu le débordement de la semaine dernière, Paul se disperse mais il a tellement de choses à dire. Il faut que je trouve un moyen de le laisser s’épancher sans freiner notre travail. Son cas est intéressant mais je dois aussi penser à mes autres patients. Cela m’a fait plaisir d’entendre comment il a fait pour se libérer d’une situation professionnelle pour le moins difficile.
Chapitre 3. Le résumé du problème La méthode pour progresser
J’ai prévenu mon patient de mon retard par SMS. Il m’a répondu, il devrait être là. Je monte, il m’attend en regardant par la fenêtre.
— Bonjour vous m’attendez depuis longtemps ?
— Non seulement dix minutes, bonjour Docteur, j’avais bien reçu votre SMS
— Entrez, je vous demande un instant
Je regarde mes mails, vérifie les messages, me lave les mains et ouvre la porte de la salle d’attente. Mon patient feuillette une de mes vieilles revues.
— Asseyez-vous !
— Docteur je suis content de vous voir, j’ai réfléchi et j’ai envie de rendre nos séances plus efficaces.
— Pour commencer je vous donne un exercice un peu difficile pour vous : être concis, résumez-moi votre problème en quelques phrases.
Mon patient prend en air concentré, ses lèvres bougent comme s’il était en train de se dicter un texte. Après cinq bonnes minutes il se lance :
— Je n’arrive pas dormir lorsque je passe en revue ce que je vis depuis 2008. Ma compréhension des événements aujourd’hui est très différente de celle que j’avais lorsqu’ils ont eu lieu. J’en souffre moins mais ma mère en souffre encore tous les jours.
— Quels sont vraiment vos problèmes de sommeil maintenant ?
— Les plus rares sont une nuit blanche, il plus souvent je m’endors mais une fois réveillé je ne peux pas me rendormir. Pour ne pas nuire au sommeil de mon épouse je m’efforce de rester immobile et de penser à autre chose, j’ai essayé le contrôle de la respiration et le calcul mental.
— Bravo vous venez d’être concis sur deux sujets, cela a-t-il été difficile ?
— Beaucoup je me suis retenu de vous détailler les différents types de respirations que j’avais trouvées dans mes nombreuses lectures. J’ai plus de 30 livres, achetés pour qu’ils m’aident à aller mieux et à comprendre ce qui ne va pas chez moi. Je me laisse aller à mon penchant naturel, je fais ce que beaucoup prennent pour une justification par exemple je vais vous expliquer ce que j'ai développé pour provoquer le retour du sommeil. Une nuit j’ai repensé à la méthode d’extraction des racines carrées que j’avais appris il y a 55 ans. Je l’ai analysée et les nuits suivantes, je l’ai étendue aux racines cubiques. Depuis je prends un nombre au hasard et extrait mentalement sa racine cubique. Certains matins, je vérifie sur une calculette, en général c’est bon. Il m’est même arrivé d’avoir cinq chiffres exacts. J’y arrive moins souvent maintenant car je me rendors lors de la recherche du quatrième chiffre.
— Vous repartez un peu dans les détails mais ce que vous venez de dire me suggère plusieurs points intéressants. Vous m’avez parlé d’un résultat de calcul flatteur pour vous. Cela vous aide à maintenir votre estime de vous et un peu votre confiance en vous. C’est une bonne chose pour aider à supporter les souvenirs douloureux. Il me semble que vos calculs doivent se faire par tranche de trois chiffres car dix au cube fait mille. Pas étonnant que cela vous rendorme maintenant que vous semblez aller mieux.
— C’est exact, dès le troisième chiffre, je fais des opérations sur des nombres en millions au cinquième ce sont des billions. Et puis je me dis que c’est une bonne chose pour faire travailler ma mémoire, il faut garder en tête quatre grand nombres pour les additionner avant de les soustraire à un résultat précédent. Chacun d’entre eux étant le résultat de plusieurs opérations dont un cube, un carré et des multiplications.
Il va être le moment de clore la séance, je fais part à Paul de mes réflexions :
— Je pense que vous pouvez être capable d’analyser vos problèmes et de mieux comprendre ce que vous avez vécu en l’écrivant. Rédigez un historique des événements en mettant des commentaires avec vos pensées du moment puis après me l’avoir lu vous me livrerez votre point de vue d’aujourd’hui. Ainsi nous pourrons travailler sur vos ressentis donc sur votre personnalité sans que des souvenirs dans d’autres domaines ne viennent parasiter la séance en interrompant le récit par des digressions.
— Ce ne sera pas un problème pour moi, docteur, car j’ai de nombreux textes. Je vais récupérer mes notes nocturnes et vous apporter des parties dans l’ordre chronologique en améliorant le texte mais sans changer mes pensées d’alors. J’essayerai de ne pas rajouter de détails pendant la lecture puis je vous parlerai de ce que m’a inspiré leur écriture sur ma façon de réagir et de communiquer. Je vous exposerai aussi ce que je pense que devrais être mes réactions face aux mêmes événements aujourd’hui.
— Vous venez de parler de notes nocturnes. Dois-je comprendre que vous écriviez la nuit ?
— désolé Docteur, j’ai oublié de vous parler des nuits où j’ai renoncé à trouver le sommeil et me suis levé. J’avais lu que l’écriture évitait de ruminer. Si au bout d’une heure ou deux, je ne dormais toujours pas, je me levais pour raconter mes soucis à mon ordinateur.
— C’est bien vous avez anticipé ma proposition nous allons faire du bon travail.
Nous nous saluons et mon patient part souriant. J’ai l’impression qu’il serait demandeur d’une psychanalyse. Je vais l’accompagner modérément dans cette direction en le faisant développer certains points. Il veut tirer des leçons de ses erreurs et progresser.
Chapitre 4. La première note Le premier constat
Je vais chercher mon patient dans la salle d'attente avec un bon retard. Il a l’air triste. J’aborde directement le sujet :
— Entrez et expliquer moi ce qui ne va pas !
— Mes notes sont désagréables à relire et longues à mettre en bon français pour les rendre compréhensibles. J’ai dû mettre des informations apprises bien après pour rendre mon texte clair. Il me parait utile de vous préciser ma position dans la famille. Je suis le second, le seul garçon de la famille, pour notre père la continuité du nom était importante. Dans les années soixante les garçons devaient être durs, ne pas montrer leurs sentiments alors que les filles, étaient vue comme des personnes douces qui pouvaient extérioriser leurs émotions. Quand ma grande sœur Morgane était au CE1 dans une autre école, j’emmenais ma sœur, Cara, plus jeune de deux ans, à l'école maternelle, où j’étais aussi car je n’avais pas encore six ans. Notre mère me confiait ses soucis alors que j'étais collégien. Bref cela m’a doté d’une personnalité particulière ce que j’ai commencé à comprendre seulement à presque 50 ans, bien après la période où je venais vous voir. Les tristes événements que j’ai écrits ont complété ma façon de me voir.
— Lisez-moi votre premier texte et nous allons nous intéresser à ce que cela révèle de vous puis nous reviendrons sur votre enfance.
Paul déplie ses deux feuilles de papiers, je m’inquiète un peu sur la longueur alors je lui demande de lire sans faire de digression. Il commence :
— « Le 19 août 2002, notre mère a été amenée par son compagnon Raoul à une fête de famille à notre domicile. Nous célébrions la naissance du premier enfant de notre fille Justine. Ayant fait en 1999 sa thèse de médecine sur la maladie d’Alzheimer elle me faisait part de ses doutes sur la santé mentale de ma mère. En 2005 les craintes de Justine étaient confirmées pour elle. J’avais alors un peu de mal à accepter le déclin de ma mère. Néanmoins j’ai accepté qu’elle organise un séjour dans un centre d'évaluation gériatrique qui a eu lieu du 23 au 27 novembre 2005. Notre mère devait rester 5 jours sans influence de la famille. Morgane, ma sœur ainée qui m'avait pourtant dit qu'elle avait vu dans un document du médecin-traitant de notre mère le mot Alzheimer n'a pas accepté cette évaluation, elle est allée tous les jours pour voir comment cela se passait et même intervenir pour leur dire qu'il y a des choses qu'il ne fallait pas demander à notre mère comme marcher pieds nus. Morgane croyait que sans talons notre mère basculait en arrière. Pour les soignants c’était un moyen de vérifier son équilibre. A l’issue du séjour le bilan était un Alzheimer avéré. Notre mère aura de plus en plus besoin d'une assistance pour vaincre sa réticence à se laisser aider, il nous a été conseillé de commencer par une aide au ménage. Morgane a déclaré à l’assistante sociale de l’unité d’évaluation que notre mère n’avait besoin de rien, que notre mère se débrouillait et qu’elle-même pouvait l’assister. Après que j'ai ramené notre mère dans son logement, nous nous sommes concertés Morgane, Cara et moi. Nous avons décidé de mettre en place une aide au ménage, pour habituer notre mère aux interventions extérieures. Cara devait faire cette démarche car elle travaillait dans les services sociaux du département. Le docteur a fait trois ordonnances dont une pour des séances de stimulation de la mémoire dont Morgane devait s’occuper. Elle n’a utilisé que l’ordonnance pour des chaussures adaptées. J’en ai la preuve par le tampon d’une pharmacie de Privas la ville de son domicile. Elle a donc retardé les soins à apporter notre mère. Il se trouve que c’est au début de la maladie que la stimulation de la mémoire est efficace. Quand j’ai pris des nouvelles de la mise en place d’une aide j’ai obtenu deux versions différentes. Ce serait une assistante sociale qui aurait estimé que notre mère n’avait pas besoin d’aide ou dans l’autre version c’était une infirmière qui aurait dit que notre mère n’avait besoin de rien. Je n’ai pas compris le pourquoi de cette différence, mais je n’ai pas cherché à savoir. Avec les informations martelées adroitement par Morgane. Nous n’avons rien fait. J'accordais alors complètement ma confiance à celle qui dans ses paroles avait toujours bien veillé sur notre mère. J’admirais son dévouement. Maintenant je sais que c’est faux. Il a fallu de très nombreuses souffrances pour que j’ouvre les yeux ».
Mon patient avait vraiment fait un résumé et il a lu sans rajouter de détails, je le félicite puis je l’incite en hochant la tête à me commenter cet événement :
— A ce moment-là je trouvais bizarre le niveau de sollicitude de ma sœur à sa mère. Mais je la laissais s'occuper de notre mère car d’après ses dires, c’est elle qui la connaissait le mieux. A la fin de l’évaluation elle s’est imposée à la réunion de restitution, elle a tout minimisé, disait le contraire de moi. Je n’y ai pas attaché assez d’importance ce qui comptait pour moi c’était l’avis des professionnels.
— Et maintenant qu’en pensez-vous ?
— Ma sœur Morgane voulait contrôler la situation, elle pensait qu’elle seule savait ce qui était bon pour notre mère. Mais je sais maintenant qu’elle n’agissait pas pour le bien de notre mère même si elle le déclarait. Je ne me méfiais pas. Il m’a fallu énormément de mensonges pour que j’arrête de lui faire confiance.
— Vous venait d’admettre que vous étiez exagérément confiant, vous aurez à travailler là-dessus.
— Ma sœur m’avait raconté tellement de belles choses qu’elle faisait pour sa mère. Elle avait exagéré et probablement menti pour que j’admire son dévouement. Je m’en veux maintenant d’avoir été naïf. Lorsque je rédigeais l’historique à l’aide des traces écrites que j’avais rassemblées. J’étais tombé sur l’original de l’ordonnance de 2005 pour les soins de la maladie d’Alzheimer. Je culpabilisais en croyant que je l’avais gardé sans l’utiliser. En préparant mon document pour aujourd’hui, j’ai relu les ordonnances et j’ai remarqué un tampon de pharmacie de la ville de Morgane, je me suis alors souvenu qu’elle avait pris les documents à la fin de l’examen et me les avait rendus en 2010 avec d’autres documents. Votre idée pour m’éviter de me disperser vient de m’apporter un grand bénéfice je me sens moins coupable de cette absence de soins qui a fait probablement perdre quelques années de vie à domicile à notre mère. J’étais plutôt victime du grand pouvoir de manipulation de Morgane.
— Vous avez dit que vous avez utilisé des documents. Vous en gardiez ? Pourquoi le faisiez-vous ? Vous avez du mal à vous séparer de quoi que ce soit ?
— Lorsque j’ai été menacé dans mon emploi, des collègues m’ont conseillé de garder des traces de tout ce qui est désagréable. Cela peut servir un jour. Ils avaient raison, les preuves écrites m’ont permis d’obtenir une issue favorable à mon conflit professionnel.
— J’entrevoie les difficultés inhérentes à votre famille. Vous devrez m’en dire plus sur les relations avec vos sœurs pendant votre enfance.
— Comme j’ai une mémoire sélective je me souviens de peu de chose au niveau des relations. Je vais donc interroger mes sœurs Cara et Stéphane puisque tous les échanges sont impossibles avec Morgane. J’évoquerai aussi des souvenirs avec ma mère et enregistrai ses propos pour ne pas les oublier.
— Bravo vous ne vous êtes pas dispersé en entrant dans les détails qui expliqueraient pourquoi la communication est difficile avec votre sœur ainée. Attention pour enregistrer votre mère vous devez lui demander son accord.
– Je l’ai déjà fait dans une vidéo ou je demande à ma mère de s’adresser à la caméra. Je fais beaucoup d’introspection. Je viens de passer plusieurs années à essayer de comprendre pendant mes nuits blanches. Je crois que l’enfance a beaucoup d’impact sur les personnalités. Lycéen je lisais les ouvrages du psychologue suisse Jean Piaget.
— Justement, vous souvenez vous d’un traumatisme ou un incident pendant votre enfance ?
— Lorsque j’avais 6 ou 7 ans j’ai dit que j’étais amoureux d’une petite voisine. Mon père s’est beaucoup moqué de moi, assez méchamment, ou du moins c’est comme cela que je l’avais ressenti. J’en ai conclu que parler de mes sentiments et même en ressentir pouvait me faire rejeter par mon père et par d’autres. J’ai donc développé une certaine froideur. A 18 ans mon modèle était le Horse Guard, celui qui reste impassible devant le public, qui garde un visage de marbre.
– Intéressant nous reviendrons sur ce point. Nous devons finir. Je dois limiter l'attente de la cliente qui est dans la salle d'attente.
Nous fixons le rendez-vous suivant au 1 février 2014 après que je lui ai dit que je consulte le samedi matin la plupart du temps. Mon patient part, préoccupé, je pense qu’il se rend compte qu’il aura du mal à faire le tri entre ses problèmes d’enfance qui l’ont formaté et ceux qui le font modifier ses perceptions et l’ont conduit à me consulter.
/image%2F6406252%2F20240426%2Fob_4a9742_tumulus.jpg)